Alors qu’on vient de fêter les 20 ans de l’Euro, la monnaie unique européenne subit actuellement la plus sévère correction de son histoire. Quelles en sont les causes ? Existe-t-il une solution pour endiguer cette perte de confiance ? Mais surtout, quelles peuvent être les conséquences à court, moyen et long terme pour les entreprises comme pour les particuliers ?


À l’heure où je rédige cette chronique, la parité parfaite entre l’euro et le dollar est atteinte : 1 euro vaut très exactement 1 dollar.

Et on peut raisonnablement penser que cette valeur aura continué de baisser au moment où vous lirez ces lignes. Un tel événement est tout simplement inédit dans l’histoire de la monnaie européenne, même si on a tendance à oublier un peu vite que l’euro s’est déjà échangé quelques cents en dessous d’un dollar juste après son entrée en vigueur officielle, entre le 1er janvier et le 15 juillet 2002.

Néanmoins, évoquer cette période n’est pas totalement inutile, puisque cela nous permet de faire un parallèle avec ce que nous vivons actuellement. En effet, au tournant des années 2000, l’érosion de l’euro face au dollar intervenait dans un contexte de récession importante. Certains se souviennent d’ailleurs très bien de l’explosion de la bulle des valeurs technologiques qui marqua le point d’orgue de cette période économiquement compliquée. Aujourd’hui, la récession menace de nouveau l’économie européenne, même si les autorités politiques tentent d’apaiser l’inquiétude générale en vantant la robustesse des sécurités mises en place. Ce n’est donc probablement pas un hasard si l’effondrement historique rencontré actuellement par l’euro face au dollar coïncide justement avec une crise économique majeure, historique elle aussi.

Quelles sont les causes de la chute de l’euro en 2022 ?

Mais une simple corrélation d’événements historiques ne suffit pas à expliquer une situation. La chute actuelle de l’euro est en effet liée à l’accumulation de facteurs qui sont venus nourrir une instabilité croissante, laquelle durait déjà depuis de nombreuses années en dépit des efforts de la BCE pour garder la tête des États européens hors de l’eau.

Il y a d’abord l’inflation dont la majeure partie provient d’une explosion des prix de l’énergie, mais aussi des pénuries de matières premières nées des différentes vagues de Covid-19 qui ont paralysé l’activité économique un peu partout dans le monde, notamment en Chine. Payer plus cher un bien revient en effet à baisser la valeur de la monnaie par rapport à ce bien. La guerre en Ukraine est également venue ajouter de l’insécurité sur les marchés financiers, avec des investisseurs qui ont été nombreux à se désengager de leurs positions européennes en raison de la proximité géographique (et parfois même politique) avec les belligérants. Une position vendeuse qui, là aussi, a fait perdre de la valeur à l’euro. Enfin, la remontée brutale des taux d’intérêt américains a précipité ce mouvement de bascule des investisseurs en faveur d’un dollar qui devenait de plus en plus rentable face à une devise européenne visiblement incapable de préserver un semblant de croissance au sein des pays membres de l’Union Européenne.

Existe-t-il une solution à la baisse de l’euro ?

Techniquement, dans un tel contexte, il n’y a bien que la Banque centrale européenne qui pourrait tenter d’endiguer la débâcle de l’euro face au dollar. En effet, en remontant significativement ses taux d’intérêt directeurs, la BCE ferait d’une pierre deux coups. Tout d’abord, en rendant l’argent plus cher, elle freinerait l’inflation car cela diminuerait l’engouement pour le crédit, et donc réduirait la quantité de monnaie en circulation. Mais elle rendrait également les placements en euros financièrement plus intéressants, ce qui ferait revenir les investisseurs, lesquels provoqueraient une remontée du cours de l’euro en étant de plus en plus demandeurs.

Malheureusement, c’est une arme à double tranchant car le relèvement des taux d’intérêt directeurs pourrait également avoir deux conséquences particulièrement négatives. La première tient justement au coût de l’argent, et donc à la réduction de la demande de crédit. Cette contraction du crédit se traduirait par une baisse de la consommation en biens durables, puisque les emprunteurs se feraient plus rares, mais aussi par une plus grande difficulté pour les entreprises à financer leur activité. Activité qui a déjà beaucoup souffert de la crise sanitaire depuis maintenant 30 mois. Nul doute qu’un tel recul finirait d’achever la croissance dont le sursaut de l’an dernier n’était qu’un rebond passager après la mise sous cloche de l’économie au plus fort de l’épidémie de Covid-19.

Deuxième conséquence, qui inquiète sans doute davantage les institutions européennes, la hausse des taux d’intérêt rendrait le poids de la dette tout simplement insupportable pour certains pays de la zone euro, au nombre desquels on compte l’Italie qui est tout de même la 3e économie de l’Union. Rappelons que les différentes mesures prises depuis une dizaine d’années visaient justement à éviter la faillite des États surendettés comme le Portugal et l’Italie, en particulier le maintien des taux directeurs à taux nul, voire négatif. Les relever irait donc à l’encontre de tout ce qui a été fait jusqu’ici pour sauver la zone euro.

La BCE se retrouve donc aujourd’hui entre le marteau et l’enclume : si elle remonte ses taux, certains États européens parmi les plus fragiles se retrouveront en cessation de paiement, ouvrant une crise sans précédent dans la zone euro qui pourrait déboucher sur la mort de la monnaie unique. Et si elle choisit de ne rien faire afin de préserver la capacité de remboursement de l’Italie par exemple, alors l’inflation continuera d’augmenter mais surtout l’euro risque d’être définitivement délaissé par les investisseurs au profit du dollar, jusqu’à perdre peut-être l’essentiel de sa valeur.

Quelles seraient les conséquences d’un effondrement de l’euro ?

Les perspectives sont donc assez sombres pour la monnaie unique. Même s’il y a longtemps que certains partisans d’une économie traditionnelle appellent de leurs vœux une dévaluation de l’euro face au dollar.

Car il est vrai que, théoriquement, une dévaluation modérée peut présenter certains avantages et même stimuler l’activité économique. C’est une méthode qui fut d’ailleurs régulièrement employée dans l’histoire pour gagner en compétitivité face aux économies extérieures. En effet, les exportations sont favorisées, mais aussi le tourisme en raison de la hausse mécanique du pouvoir d’achat des étrangers dont la monnaie est plus forte, et même l’arrivée de capitaux étrangers sous forme d’investissements rendus très rentables par le taux de change.

Sauf que ce mécanisme n’est plus aussi efficace qu’avant car l’économie a changé, elle s’est mondialisée et surtout elle s’est financiarisée. Ce n’est plus le commerce qui guide l’économie, mais la finance, les banques. Dans ces conditions, face aux quelques milliards gagnés par quelques opportunistes, ce seront en face plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de milliards qui seront perdus en raison des mouvements de marchés, non plus à l’échelle de pays, mais de continents. Car n’oublions pas qu’on parle ici de la parité entre les deux monnaies les plus échangées dans le monde.

Juste pour se faire une idée des sommes dont on parle, la Banque des Règlements Internationaux (BRI) estime le volume quotidien des transactions en euros à 2129 milliards. Donc chaque fois que l’euro perd 1% face au dollar, cela équivaut à environ 6400 milliards de pertes par an ! Depuis le 1er janvier 2022, l’euro a perdu 11.5% face au dollar

Maintenant, pour ramener la réflexion à une échelle plus humaine, il faut comprendre que la plupart des achats réalisés par la France (qu’il s’agisse de l’État ou des entreprises) sont payés en dollars. Pétrole, matières premières, productions agricoles, composants électroniques, toutes ces ressources voient donc leur prix grimper inexorablement à mesure que l’euro s’affaiblit face au dollar. Conséquence, les entreprises perdent de l’argent, l’inflation grimpe, l’essence flambe à la pompe, le pouvoir d’achat des particuliers diminue. À moyen terme, la consommation peut alors ralentir, d’abord sur le superflu (loisirs, habillement, équipement de la maison…), puis de plus en plus sur le nécessaire (carburant, chauffage, alimentation, soins…) ce qui risque d’entraîner des effets pervers en cascade : moins de recettes pour les entreprises du pays, augmentation du nombre des faillites, licenciements, perte de confiance, troubles sociaux, etc.

Au final, comme lors de chaque crise majeure, ceux qui auront su préserver la valeur de leur capital en achetant de la pierre par exemple, ou encore des métaux précieux comme l’or et l’argent, auront en quelque sorte figé le pouvoir d’achat de leur patrimoine. Car une once d’or sera toujours une once d’or et, indépendamment de sa valeur en devises, il y a de grandes chances qu’elle continue à être échangeable contre les mêmes biens avant et après la crise. Idem pour une maison, qui offrira toujours un toit et un abri, quelles que soient les circonstances, et dont la valeur continuera à être celle d’une maison. À l’inverse d’un tas de billets en euros qui peut très bien vous permettre d’acheter une voiture aujourd’hui… mais qui ne suffira peut-être plus dans quelque temps pour vous payer une simple bicyclette.